Remember…

Il y a une dizaine de jours on commémorait ce qu’on a appelé « les événements du 17 octobre 1961 ».

Certains ont également appelé ces évènements « le massacre du 17 octobre 1961 » et je suis sûre qu’on peut encore trouver bien des noms.
A la maison on se contentait de la date, d’un descriptif. « Massacre » c’est ce qui revenait le plus souvent.
Et en y réfléchissant bien, étant gamine c’était plus « la manif où papa a eu beaucoup de chance ». Parce que oui papa y était. On en a parlé. De l’horreur de ces gens prenant des coups de matraque sur la tête avant d’être précipités dans la Seine, des lignes de CRS qui filtraient les « gens bronzés » qui étaient venu dire qu’ils ne voulaient pas être traités comme des citoyens de seconde zone, des animaux parqués la nuit. Aidé des harkis, les contrôles s’intensifiaient depuis des semaines, toujours plus violents. Une imagination sans borne, pas même celle du coût de l’électricité.

Et puis il y a eu cette idée, de dirigeants du FLN. Celle d’une manifestation pacifiste. « S’habiller dignement, pas une arme, pas un canif ». L’information commence à circuler la vieille au soir. Elle sera tellement bien relayée qu’en plus de plusieurs centaines (de milliers) d’algériens venus protester, on retrouvera un nombre important de policiers, de CRS, de gendarmes mobiles et de harkis.

Alors qu’ils arrêtent le cortège qui ne peut finir l’itinéraire prévu, papa à la bonne idée de traverser la ligne de CRS. Parce que papa est blanc comme un cachet d’aspirine du fait de ses origines berbères. Les représentants des forces de l’ordre le laissent passer. Il n’a pas l’air d’un béni-oui-oui et les Kabyles ne sont pas nombreux chez les harkis à scruter la foule pour dénoncer leurs compatriotes. Personne ce soir là pour le montrer du doigt afin qu’il soit embarqué dans un des bus réquisitionné pour l’occasion, envoyé au palais des sports de la porte de Versailles, de Vincennes ou encore le stade P. De Coubertin, torturé et finalement relâché quelques jours après s’ils n’étaient pas renvoyés dans des Camps en Algérie.

Algériens arrêtés et conduits dans les zones de retentions.

Aujourd’hui, papa passe son temps à dire qu’il a la poisse et ce n’est pas complètement faux. On peut même dire qu’il me l’a collé aussi.
Mais quand parfois la petite fille super fière de son super papa se réveille, je me dis qu’on ne fait que payer pour l’énorme chance de ce soir là et de deux trois autres. Et quand je baisse les yeux sur la Seine, je me dis que d’autres auraient aimés l’avoir aussi ce soir là de 1961.

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